Si le thème de la table de fêtes occupe traditionnellement une large place dans les magazines de fin d’année, il serait inexact d’affirmer qu’il revient toujours à l’identique comme le classement des meilleurs Ehpad. Ce marronnier-là est aussi un miroir de notre époque.
Puisque le menu de ces tables semblait marqué pour l’éternité par la reproduction (huitres-foie gras-chapon-bûche), les articles qui leur étaient dédiés se sont longtemps focalisés sur leur décoration. Peut-on oser des assiettes désassorties un soir de Noël ? Et pourquoi pas une table monochrome ? Plus récemment, le thème se déplaça vers le contenu des assiettes, véganisme et nouvelles religions alimentaires obligent, avec, pour objectif, d’aider à maintenir l’unité familiale autour de la table.Car le menu de fête est désormais tiraillé entre respect de la tradition et désir de répondre à son époque. Par quoi remplacer la viande pour un menu de Noël ? Peut-on envisager de ne cuisiner que des légumes ce soir-là ?
Autant de remises en question des traditions et de sources potentielles de conflits qui n’allaient que grandir tant tout peut, aujourd’hui, être instantanément remis en cause. Comment s’étonner alors de voir apparaître cette année, dans la presse comme sur Insta, la figure de l’oncle réac comme cristallisateur d’énervements autour de la table ? Un rôle traditionnellement attribué au grand-père, dont les dérapages sont volontiers pardonnés en raison de son grand âge, mais ici rajeuni, preuve que les idées conservatrices ont gagné une génération. Une évolution à garder en tête.
Pour éviter que le repas de famille vire à l’affrontement, des recommandations pensées dans un esprit très Quai d’Orsay abondent : esquiver les sujets qui fâchent, ne pas relever les provocations, anticiper les désaccords, savoir changer de sujet rapidement voire ne pas hésiter à quitter la table prétextant de se rendre à la cuisine. Après avoir été esthétique, puis gastronomique, la table des fêtes est devenue polémique. Une évolution presque naturelle en ces temps digitaux.
Tant de précautions avant une tradition familiale, préoccupantes quant à notre capacité à vivre ensemble, vient nous confirmer que le repas de famille est sans doute le dernier lieu où chacun peut encore éprouver l’altérité et la contradiction englouties par des réseaux dominés par l’entre-soi et la convergence des points de vue. Un constat que d’aucuns pourront trouver regrettable tant l’affrontement des idées peut se révéler constructif.